Les scènes professionnelles pourquoi et comment ?

Depuis quelques années les journées ou scènes professionnelles se multiplient dans le milieu du conte, certains affirment même qu’elles deviennent incontournables.

Ces scènes professionnelles permettent aux artistes de vendre leurs spectacles, c’est à dire de leur donner une chance d’être partagés avec un public — ce qui est une nécessité à la fois économique et personnelle — et aux responsables culturels de faire leur programmation en limitant le temps et l’argent investi. Je vous propose donc une réflexion sur ce moyen de «gagner du temps et de l’argent» déjà utilisé par les autres arts du spectacle depuis longtemps.

Les limites de la scène pro                                                                                  Dans le milieu du conte, pour un nombre important de responsables, la programmation représente une mission parmi d’autres, voire une activité bénévole. C’est le cas par exemple des bibliothèques, et associations. Pour ces personnes se déplacer pour assister à des représentations tout au long de l’année est souvent une réelle difficulté car le temps et les moyens ne sont pas toujours disponibles.
Du côté des directeurs artistiques dont c’est le cœur de métier et qui ont reçu une formation spécifique (direction de salles de spectacles, attachés culturels, etc), ils sont sollicités de manière tellement exponentielle qu’ils en viennent à ne plus savoir où donner de l’œil et de l’oreille.
C’est sans doute ce constat d’un manque de temps et de moyens, qui pousse nombre d’entre eux à participer, voire à organiser des journées professionnelles. Quant aux artistes qui y participent, on comprend aisément que ce qui les motive est la perspective de vendre un maximum de représentations en un minimum de temps. La plupart d’entre eux n’ont en effet ni agent, ni chargé de diffusion et cet aspect du travail représente une réelle difficulté, voire un handicap.
Mais le moyen utilisé pour répondre à ces différents besoins ne risque t-il pas, à terme, de réduire la diversité et le nombre de spectacles proposés au public ? Ne risque t’on pas de se retrouver avec des programmations à l’identique avec les quelques spectacles sélectionnés ?
Combien d’œuvres singulières et de qualité sont écartées par les comités de sélection des scènes pros, car elles ne rentrent pas dans un cahier des charges qui tente de satisfaire un plus grand nombre ? Certains programmateurs ne vont-ils pas, compte-tenu des difficultés décrites plus haut, s’affranchir d’assister régulièrement à des représentations ?
Si l’on n’y prend pas garde, les scènes professionnelles peuvent devenir, une sorte de
Meetic de la relation programmateurs-artistes. Et s’il est vrai que bien des relations amoureuses sont nées grâce à ce logiciel Meetic, combien aussi n’ont pas eu lieu, simplement parce que l’ordinateur n’a pas estimé, selon ses critères, que ces deux personnes étaient compatibles ? Combien de relations improbables et passionnantes avons-nous vécues avec des personnes que jamais aucun logiciel ne nous aurait proposées? Combien de spectacles et d’artistes avons-nous découverts qu’aucune scène professionnelle n’aurait jamais invités ? À force de vouloir rentabiliser, et rationaliser pour gagner en efficacité, ne sommes-nous pas en train de réduire le champ des possibles, du singulier, et d’uniformiser ? Que devient la vision d’une direction artistique, quand une présélection réduit d’emblée la possibilité d’exercer sa subjectivité et sa sensibilité ?
En outre, certaines journées professionnelles ont parfois des airs de
Star Académie, ou de jeux du cirque modernes.

Ceux et celles qui y participent sont assassinés ou encensés en quelques minutes. On se penche vers son voisin et on dit «t’as vu untel, c’était génial !» ou bien « t’as entendu machin, on n’a rien compris, c’était chiant à mourir ». Ou bien on griffonne quelques mots dans la « case prévue à cet effet » pour pouvoir se souvenir.
Certains conteurs déploient des stratégies de communication incroyables pour marquer les esprits – et on peut les comprendre, mais c’est rarement au bénéfice de la qualité de leur propos. J’ai vu un conteur « se transformer en légume » pour être certain d’être dans le « panier du marché de ces dames », et répéter trois fois son nom pour être sûr de ne pas être oublié. L’ambiance se fait lourde. Pourtant le conteur n’a fait que pousser au bout et rendre visible la logique marchande qui sous-tend la journée.

Du côté des programmateurs

Assister à neuf extraits de spectacles de vingt-cinq minutes dans une journée puis aller écouter un spectacle entier le soir, relève de l’exploit. On finit par se sentir un peu écœuré, tout se mélange, un peu comme quand on sort d’une parfumerie après avoir senti trop de parfums. Pourtant on le sait : après trois senteurs le nez est saturé. De même, après trois conteurs, les oreilles sont pleines.
Par ailleurs, les réunions de programmateurs et les scènes professionnelles posent des questions de pouvoir et d’ascendant dans lesquelles les relations interpersonnelles entre collègues sont déterminantes. Au cours d’une représentation nos impressions sont diverses et nuancées, ou au contraire très tranchées. On quitte parfois la salle un peu confus, plein de doutes et d’émotions. Mais dès qu’on se met à discuter avec nos amis ou collègues, un avis général se forme. La fatigue, la peur du conflit, les enjeux de pouvoir, les tempéraments, nous conduisent parfois à nous ranger derrière l’avis général. J’ai souvent constaté que le récit collectif qui s’élabore au cours des échanges après une représentation, finit par remplacer la singularité et la complexité de perception de chacun.
Quand on assiste à une scène professionnelle on a déjà partiellement délégué notre responsabilité de décision à un comité de sélection et il arrive qu’on la délègue une seconde fois en se rangeant derrière le fameux « avis général ». D’autres fois, heureusement, les discussions enrichissent notre vision sans influencer notre décision mais plus le temps est compté moins on a le temps d’échanger de manière constructive et ouverte.
J’ai personnellement pu éprouver, au cours de mon travail de direction artistique à Plaine Commune, combien il est différent d’écouter des extraits de contes au cours de scènes professionnelles et d’aller assister à une représentation complète.
Dans le premier cas, j’ai ressenti un appétit et un enthousiasme de découvrir tant de paroles. Mais au fil du temps j’ai également perçu les limites d’un système qui, quelle que soit la qualité des artistes présents, va désavantager les uns et avantager les autres. Dans ce contexte en effet, certaines paroles deviennent rivales plutôt que complémentaires ; à côté de propositions drôles, musicales et dynamiques, la douceur, la lenteur et le silence peuvent se confondre avec la mollesse. D’ailleurs les conteurs ne s’y trompent pas et viennent avec des propositions assez conventionnelles et légères. Pour plaire au plus grand nombre, on a tendance à lisser nos propositions. La question d’une certaine uniformisation se pose donc.
Dans l’autre cas, j’ai pris le temps d’aller voir un spectacle en entier. Je me suis installée et j’ai écouté, regardé, un ou plusieurs artistes, une histoire, pendant une heure. J’ai écouté la salle aussi. Car si un spectacle ne me plaît pas mais qu’il est de qualité, que le public réagit positivement et qu’il rentre dans mon « cahier des charges », je peux décider de l’inviter. À la sortie, j’ai écouté les discussions, parfois échangé quelques mots. J’ai ensuite médité sur mes impressions. Je me suis questionnée sur mes réactions personnelles, sur l’œuvre, ses enjeux, sa pertinence dans le contexte de ma programmation, sans que personne n’intervienne dans cette élaboration intérieure. J’avais passé une heure en compagnie d’un artiste et de son œuvre, j’avais donc matière à réflexion. J’ai bien sûr aussi fait cette analyse après la scène professionnelle, mais avec un sentiment d’incertitude dans la mesure où je n’avais vu qu’un extrait de spectacle et où mes souvenirs se mélangeaient.

et des artistes

J’aimerais à présent me placer du point de vue des artistes. Une grande majorité d’entre eux affirme qu’une scène professionnelle est une épreuve mais aussi une nécessité « parce qu’il y a de moins en moins de boulot ». Mais quelle est la nature de cette épreuve à laquelle on se soumet pour survivre ? Qu’est-ce qui nous fait tant souffrir ? Pourquoi ne pas simplement se réjouir de l’opportunité qui nous est offerte de montrer notre travail à tant d’acheteurs potentiels en même temps ?
Si l’on s’accorde sur le fait que ces scènes professionnelles répondent à un besoin, pour les uns d’acheter, et pour les autres de vendre, on comprend que cela puisse poser question à l’artiste. Cette situation le transforme insidieusement en commercial de lui-même. Parce qu’il n’y a pas d’autre objet que soi à exposer aux regards, on se sent réifié, réduit à la dimension d’un produit à vendre. Ce sentiment est renforcé quand, avec toutes les bonnes intentions du monde, les organisateurs installent des tables avec les noms des conteurs qui attendent les programmateurs à la sortie. On voit alors des bousculades autour de certaines tables alors que d’autres restent désertes. Comment ne pas se sentir diminué, dévalorisé dans ce genre de situations ?
C’est la loi du marché, ce jour-là on n’a pas emporté le morceau et ça se voit, c’est la règle du jeu à accepter ! On a passé des centaines d’heures à imaginer, créer, puis affiner, enrichir, approfondir, élaguer, peaufiner une œuvre qu’il a fallu couper, arranger et présenter en quelques minutes. Comment convaincre, alors que nous doutons nous-mêmes ? Et convaincre de quoi, que notre spectacle est bon et qu’il vaut mieux que celui de notre collègue dont nous estimons pourtant le travail ? Parce que la réalité sous-jacente à ces situations est que nous sommes mis malgré nous en concurrence. Certains gèrent cette situation, d’autres moins, il faut reconnaître que nous ne sommes pas égaux en la matière.
Il y a par ailleurs une pratique des « scènes ouvertes » ou « programmations off » au sein de quelques festivals qui me semble tout à fait discutable. Je rapporte ici à titre d’exemple, une discussion que j’ai eue avec des artistes à l’issue d’une représentation à laquelle je venais d’assister :
«
Quoi, comment, pourquoi n’êtes-vous ni payés, ni défrayés pour cette représentation, vous êtes pourtant dans le programme !?
Ah bon ! On n’est pas payés quand on est dans le off ?
Mais qui est à l’initiative de ce off ?
— L’équipe du festival !
— Ça veut dire qu’ils font deux programmations, l’une payée et payante, et l’autre bénévole et gratuite ?! Mais enfin, ça n’a rien à voir avec le principe d’Avignon, le In et le Off sont complètement distincts en terme d’organisation !
»
Ils m’ont répondu un peu gênés :
«
Ici, c’est comme ça, et puis les temps sont durs et c’est une chance d’être là et de pouvoir montrer son travail. »
Cet argument est tout à fait légitime de la part d’un conteur professionnel. Pourtant ces artistes n’étaient pas des débutants ou des artistes en voie de professionnalisation, mais au contraire des conteurs aguerris.
Je me suis insurgée : «
Si je comprends bien, le festival se paye une programmation à moitié prix, avec des artistes de qualité et reconnus, avec comme bonne intention affichée de les aider à tourner ? » En parlant avec d’autres collègues j’ai découvert que beaucoup dénonçaient ces pratiques mais continuaient pourtant à postuler : « Y’ à du monde, y’a des pros, alors on y va, y’a pas le choix si on veut bosser. » Cette réflexion se comprend, ô combien, tant la réduction des budgets et l’augmentation du nombre de conteurs a rendu difficile le fait de gagner sa vie en racontant des histoires.
Il paraît que certains tirent leur épingle du jeu et repartent avec des agendas bien remplis et c’est tant mieux. Mais on peut se demander s’il est réellement satisfaisant d’obtenir des engagements dans ces conditions. Combien repartent par ailleurs les mains vides avec le sentiment de ne pas avoir été respectés, considérés, ni même remerciés pour leur contribution. Parce qu’ils contribuent au succès de ces festivals qui, sans «la servitude volontaire» de nombreux artistes, ne seraient pas ce qu’ils sont. Des artistes confirmés jouent gratuitement et doivent en plus payer leurs trajets, leurs repas, leur hébergement, ainsi que les représentations payantes des collègues auxquelles ils assistent. C’est peut-être une chance d’y participer mais cela coûte cher, dans tous les sens du terme.

Hors des sentiers battus

Alors certains conteurs inventent leurs scènes professionnelles et certaines de ces tentatives montrent qu’il est possible d’éviter ces situations pénibles. Ils limitent le nombre de conteurs et mettent au centre l’échange et le partage entre artistes et avec les programmateurs. Certains artistes ont envie de savoir à quel type de projet ils participent, et pas seulement de savoir s’ils sont « pris ou pas ». Ils ont envie d’exposer leur démarche, d’entendre celle de leurs collègues et aussi celle des directeurs artistiques. Si ces journées sont placées sous le signe de la rencontre, de la réflexion et du travail en commun, alors la question marchande passe au second plan. Sans disparaître, elle devient une conséquence et non pas un but. La pression descend des deux côtés, parce qu’on n’est plus dans une relation de pouvoir dans laquelle on gagne ou on perd. Certains conteurs réalisent également ensemble un spectacle collectif dans lequel les paroles de chacun se répondent et se complètent sans jamais entrer en concurrence. D’autres encore font le choix de présenter seulement 4 spectacles mais en entier. Je me réjouis que ce genre d’initiatives solidaires se multiplie car elles sont une réponse positive et innovante à certaines pratiques discutables qui tendent à se généraliser.
La question de la diffusion est à la fois cruciale et délaissée par les artistes qui se sentent souvent démunis, et beaucoup d’entre nous créons sans partenariats ni stratégies. Rares sont ceux qui sont accompagnés par un agent et/ou une équipe administrative garant de la vie de nos créations. Il y a un manque important de structuration et de moyens dans notre milieu. Certains réfléchissent au moyen de contourner le réseau de diffusion classique et de créer leurs propres outils de diffusion. Ce sera peut-être une solution, peut-être pas. Cela pourrait renforcer une sorte de « culture à deux vitesses » et précariser davantage certains d’entre nous. Du côté des directeurs artistiques le cahier des charges imposé par le politique est parfois intenable, les coupes budgétaires se multiplient et garder le cap s’avère difficile dans ce contexte.
Je crois que c’est toute la relation entre artistes et directeurs artistiques qui est à repenser. C’est un vœu pieux, une utopie diront certains. Raison de plus. Nous avons à nous reconsidérer les uns les autres et à nous souvenir que nous sommes des partenaires engagés sur le même bateau dans une interdépendance. Nous aurions tout à gagner à créer des espaces de collaboration et de dialogue solidaires entre artistes et programmateurs, à l’abri de toute intention marchande, pour mieux nous connaître et nous comprendre. L’Association Professionnelle des Artistes Conteurs a un projet qui va dans ce sens. Je lui souhaite d’être entendue et suivie dans sa démarche.

Karine Mazel-Noury- novembre 2015