LE NOUVEAU CONTE

Dans cet article le mot « conte » sera utilisé au sens de « domaine artistique », il ne fait pas référence « aux contes » en tant que genre de la « Littérature Orale ».

Conteurs en bibliothèque

Depuis le renouveau du conte initié il y a plus de 30 ans, des centaines d’artistes se sont engagés dans la narration orale de récits traditionnels. Peu à peu être conteur n’a plus seulement été une fonction c’est aussi devenu un métier, majoritairement exercé dans le cadre des «heures du conte» des bibliothèques. Le conteur a ainsi trouvé une place nouvelle dans la cité, un lieu public dans lequel sa parole est attendue et entendue.

 C’est dans le cadre des missions et projets des bibliothèques, que les conteurs ont été invités, en tant que médiateurs du livre. Ce qui leur était initialement demandé c’était de transmettre les contes endormis dans les pages des livres, de leur redonner corps et âme. Et c’est ainsi que s’est développée la pratique noble et précieuse de « conteur-passeur » qui consiste à raconter les contes de la tradition orale. Les « heures du conte » se sont multipliées permettant à des milliers de personnes d’accéder à cette parole nourricière et stimulante.

Mais il est important de se souvenir qu’à l’origine, ces « heures du conte » étaient assurées par les bibliothécaires elles-même (majoritairement des femmes) dans le cadre de leur mission de médiation du livre. Il ne s’agissait pas pour elles de faire des spectacles, mais de proposer un temps de partage autour des histoires. On y lisait ou racontait aussi bien des contes que des albums ou des romans en épisodes,

Au moment du « renouveau du conte », les bibliothèques se sont tournées vers les conteurs qui les ont progressivement remplacées à cette place. Peu à peu « Les heures du conte » sont devenues des temps de spectacles proposés par des artistes. Fort heureusement un certain nombre de bibliothécaires a continué d’animer régulièrement des « heures du conte » ou de lecture, tout en invitant ponctuellement des spectacles de conteurs, dans une complémentarité. Cet ajustement a permis que l’oralité continue d’être largement et régulièrement partagée et pas uniquement réduite à la venue d’un conteur professionnel.

La forte demande des bibliothèques a conduit les conteurs, devenus professionnels, à s’adapter à leur besoins et à répondre à leurs commandes. Ils l’ont fait avec un enthousiasme et un intérêt partagé. Ils se sont ainsi majoritairement habitués à travailler selon ce que je nomme le « cahier des charges médiathèque » ; c’est à dire sans moyens de production, autour de formes solo, sans exigences techniques, en direction du jeune public et autour de thèmes précis.

Au fil du temps, bien que chaque artiste ait imprimé à son travail sa propre subjectivité, les demandes thématiques des bibliothèques ont provoqué une sorte d’uniformisation des répertoires. Nous sommes en effet nombreux aujourd’hui, à proposer des contes pour enfants autour de thèmes tels que les loups, l’eau, la gourmandise, ou Noël etc.

Les supports de communication réalisés par les conteurs ont également répondu aux demandes des bibliothèques, et tous ont fini par se ressembler. Ils énuméraient un répertoire (souvent thématique) et une formation mais ne présentaient que rarement la démarche et la singularité de l’artiste.

Non pas que les bibliothécaires négligeaient la qualité des conteurs, mais pour les raisons précédemment évoquées, elles invitaient d’avantage un répertoire qu’un artiste.

Ces dernières années les conteurs se sont majoritairement mis à raconter debout. Mais l’approche intuitive de cette posture nouvelle n’est pas allée de soi, certains se sont mis à gesticuler, à s’agiter, tandis que d’autres ont travaillé la présence et la précision du geste. Quoi qu’il en soit, ce fut un signe fort d’une évolution de l’art du conteur.

Scènes professionnelles

Peu à peu le nombre de conteur allant croissant, et les propositions se diversifiants, de nombreuses de Bibliothèques Départementales de Prêt, d’associations de coopération des bibliothèques et du livre et de festivals de conte, ont commencé à organiser des « journées professionnelles ». Au cour de celles-ci, les bibliothécaires assistent à des extraits successifs de spectacles, parfois accompagnés d’une prise de parole de l’artiste sur son travail. C’est un moyen efficace de faire leur programmation et d’éviter les déconvenues d’un choix sur plaquette. Un grand nombre de bibliothécaires n’a en effet ni le temps ni les moyens d’aller voir les spectacles avant leur programmation. Mais ces mises en concurrence directes entre artistes sont rudes et profitent souvent aux spectacles drôles et musicaux. Ces scènes professionnelles obligent les conteurs à choisir un extrait dans une perspective commerciale, à calibrer leurs propositions en fonction des besoins -réels ou fantasmés- des acheteurs potentiels. Ils doivent convaincre en dix minutes, « être bon », meilleur que les autres pour ne pas se retrouver sans engagement. Ces scènes professionnelles peuvent stimuler certains conteurs et les encourager à plus d’exigence. Elles en découragent cependant d’autres, dont les propositions ne correspondent pas à la demande. On comprends ici l’effet uniformisant de cette pratique qui se multiplie pourtant.

Elle est également le reflet d’un profond changement dans lequel il revient aujourd’hui aux artistes, -qu’ils soient conteurs, auteurs, danseurs, plasticiens etc- d’adapter leurs propos et créations aux projets des médiateurs culturels et non plus l’inverse. Le développement massif des appels à projets en est un autre exemple. Autrefois la médiation culturelle consistait à mettre en œuvre des projets autours de la parole d’un artiste, aujourd’hui ce sont les artistes qui doivent mettre leur parole au service d’un projet.

Les médiathèques acteurs du spectacle vivant

Depuis quelques années dans les grandes agglomérations et communautés de communes, les bibliothèques se sont structurées en réseaux au sein desquels des responsables d’action culturelle ont été nommées. Par ailleurs, nombre de ces médiathèques offrent aujourd’hui aux artistes des auditoriums et salles polyvalentes. Ces réseaux sont ainsi devenus en trente ans des acteurs du spectacle vivant à part entière, dans lesquels les spectacles «jeune public» occupent une place prépondérante. Les compagnies de danse, de musique ou de théâtre les ont donc légitimement sollicitées. C’est ainsi que les conteurs se sont retrouvés en concurrence économique avec leurs collègues du spectacle vivant.

Enfin au début des années 2000, le «Programme d’action Mondoral» a permis une reconnaissance des « Arts du conteur et de l’oralité », au sein du Ministère de la culture dans le champ du Spectacle vivant et non plus du « Livre et de la lecture » dont il dépendait jusqu’alors. Les conteurs sont alors passés d’une fonction de médiateurs du livre, animateurs « d’heures du conte » à « artistes de spectacle vivant ».

Ces évolutions successives les ont conduit à se positionner par rapport aux autres Arts du spectacle, à approfondir et préciser leur démarche artistique.

Ils sont de plus en plus nombreux interroger la réduction progressive de leur fonction à celle de « médiateurs du livre » et à ressentir le besoin de s’affranchir, pour certains spectacles, du «cahier des charges médiathèques »

Conditions d’émergence du nouveau conte

Et de fait, depuis quelques années un nombre croissant de conteurs et conteuses, dont je fais partie, ont engagé des recherches autour de la notion de « spectacle de conte ». Certes cela n’est pas nouveau, car la voie avait été ouverte par les artistes du « renouveau du conte ». Cependant compte-tenu de la demande massive des bibliothèques, les générations suivantes s’étaient majoritairement adaptées à leur « cahier des charges »(voir plus haut).

Ces recherches ont donné lieu à des spectacles souvent pluridisciplinaires qui exploraient les enrichissements d’un travail précis de texte, de corporalité, de jeu, de musique, d’espace et de lumières. Et à l’exception de quelques artistes structurés en compagnie qui ont obtenu des soutiens, la majorité a créé ces spectacles à ses frais, ou au mieux en auto-production.

Le public et les professionnels du conte ont souvent sanctionné ces tentatives en disant que « ça n’était pas du conte ». Pourtant ces artistes se sentaient profondément conteurs aussi bien dans leur formation que dans leur parole. Comment résoudre cette contradiction et comment nommer les formes qu’ils créaient ? Certains ont utilisé le terme « théâtre-récit » mais celui-ci renvoyait à un mouvement du théâtre des années 70, d’autres ont proposé « conte théâtralisé » ou « récit mis en scène » etc. Mais la référence systématique au théâtre les gênait.

Au fil des années, à force d’écouter mes collègues, de voir des spectacles et de me heurter moi-même à cette difficulté, j’ai eu l’intuition que les « Arts du conteur et de l’oralité » étaient en fait en train d’opérer une nouvelle mutation. Que ces dizaines de conteurs, étaient engagés dans un mouvement artistique qui ne disait pas son nom.

Pourquoi le terme nouveau conte ?

Ma réflexion m’a alors conduit à considérer l’histoire des autres arts vivants. Et c’est observant la mutation opérée par les arts du cirque dans les années 90, que le terme nouveau conte s’est imposé.

On saisit aujourd’hui instantanément ce qui est de l’ordre du cirque traditionnel ou du nouveau cirque. Entre Bouglione et Plume ou Dromesko, la distinction est claire, reconnue, assumée et non hiérarchisée. Si mon intuition est juste, le nouveau conte serait comme le fut le nouveau cirque, une évolution d’une pratique traditionnelle.

Je rappelle ici que j’utilise le mot « conte » au sens de « domaine artistique », il ne fait pas référence « aux contes » en tant que genre de la « Littérature Orale ».

Il faut reconnaître qu’en dehors de notre milieu, ce mot « conte » a une connotation un peu ringarde, poussiéreuse, ennuyeuse, et renvoie à l’enfance. Le terme nouveau conte pourra donc être perçu par le grand public comme un oxymore qui provoquera un questionnement vivifiant.

Ce terme assume sa filiation tout en démontrant que c’est un art en mouvement, comme le suggérait déjà le terme renouveau du conte.

Il ne se veut pas une étiquette pour une certaine catégorie ou génération d’artistes et encore moins une labellisation. Dans le nouveau conte la qualité est variable, certains spectacles sont très aboutis et d’autres sont encore en chemin.

Il faut enfin préciser que le nouveau conte ne s’oppose pas au conte traditionnel dont il est issu, il en est un prolongement. Il n’est pas « nouveau » au sens d’une mode qui recouvrirait la précédente, non. Nouveau conte et conte traditionnels ont chacun leur place et aucun n’est supérieur à l’autre.

Le nouveau conte courant des Arts du conteur et de l’oralité

Le nouveau conte est un courant qui concerne de plus en plus d’artistes. Le nommer pourra contribuer à ce que les conteurs et conteuses concernés se sentent moins isolés dans leur parcours mais au contraire renforcés par le sentiment de participer à quelque chose de plus vaste qu’eux-mêmes.

Car c’est ainsi que l’Histoire des Arts du spectacle s’est écrite ; par mutations successives et émergence de nouveaux courants. La danse, le théâtre, la musique, le cirque sont des disciplines plurielles qui ont intégré, au cours de leur histoire de nouveaux courants. Cela a donné naissance au théâtre-musical ou contemporain, à la danse-théâtre, au nouveau cirque etc … Ces arts ne cessent de s’influencer les uns les autres sans que cela remettre en cause leur identité, tout est une question de dosage et d’équilibre.

On parle « des Arts du conteur et de l’oralité » ou « des Arts du récit » au pluriel, mais quelle est la réalité de ce pluriel si toute nouvelle tentative exclut les artistes de la discipline ? La tradition vivante n’est pas un carcan, elle n’est pas un enfermement sur soi ; elle est liberté. Elle prépare à la vraie rencontre avec un autre, à l’affronter sans se perdre (François Cheng dans le Dit de Tian-Yi).

Les formes artistiques échappent souvent à la catégorisation. Elles sont protéiformes, complexes et en perpétuelle évolution. Ma démarche est donc d’essayer de nommer, nom pas pour figer ou enfermer mais pour accompagner un mouvement.

Spécificités du nouveau conte

Je vais à présent tenter d’approcher ce que pourraient être les spécificités du nouveau conte, en m’appuyant à la fois sur mon expérience et sur différents spectacles auxquels j’ai pu assister.

 En premier lieu, j’ai pu constater qu’une grande majorité s’adresse à un public adulte, ce qui fait partie d’un engagement à sortir « le conte » d’une destination quasi systématique à l’enfance ou à la famille.

En matière de récits, le nouveau conte n’est pas adossé à un répertoire en particulier. Certains racontent les histoires anciennes de la « Littérature Orale », contes, légendes, mythes, épopées, (c’est mon cas par exemple avec La légende de Thi Thiet et Déméter), d’autres créent leurs propres récits ou s’appuient sur l’Histoire. D’autres encore adaptent des récits de vies, parfois auto-biographiques (c’est d’ailleurs un courant assez marqué du moment).

Dans le nouveau conte, comme dans le conte traditionnell’artiste « se présente en son nom, dans une adresse directe au public *», pour raconter une ou plusieurs histoires. Il est à ce titre, relié de manière fondamentale à la tradition du conteur et non à celle de l’acteur.

A cela s’ajoute une écriture du spectacle. C’est à dire qu’en plus du travail autour du ou des récits, le texte, l’espace, la lumière, la corporalité, le jeu et le costume du conteur sont précisément traités.

Le conteur n’est pas uniquement adaptateur ou auteur d’un récit, il est l’auteur et l’interprète d’une œuvre en trois dimensions dont le centre est la narration orale. L’écriture du texte est d’ailleurs directement issue du travail d’écriture orale du conteur traditionnel.

L’ensemble des autres domaines (espace, jeu, costume, lumières) est l’objet d’un travail avec des équipes techniques et artistiques compétentes qui se mettent au service du projet du conteur.

Les spectacles de nouveau conte sont souvent des formes pluridisciplinaires qui associent d’autres artistes sur le plateau ; conteurs, danseurs, calligraphes, plasticiens circassiens, chanteurs, musiciens

Cela n’implique pas que ces spectaclesmultiplient les effets et techniques. Cela signifie juste que chacun des domaines cités a fait l’objet d’une réflexion, d’un travail attentif et précis. De là, des formes très simples, minimalistes et d’autres, plus spectaculaires, peuvent émerger. La qualité des spectacles ne se juge pas sur la quantité d’effets ou de techniques utilisés mais bien sur leurs pertinences et leur justesse par rapport au récit.

 Nouveau conte et théâtre

Mais alors en quoi ces spectacles se distinguent-ils du théâtre ?

En premier lieu, je répondrais que les artistes qui créent des spectacles de nouveau conte revendiquent une filiation et une formation de conteurs. Ils s’inscrivent souvent dans d’une longue pratique de conteurs traditionnels dans laquelle la parole, à la fois reliée et ancrée, s’improvise et se déploie dans l’instant. Enfin l’objet de leur travail demeure la narration orale d’un récit, et pour eux la dimension spectaculaire est un moyen et non pas un but.

Le nouveau conte ne donne plus seulement à imaginer, il tient également compte de ce qui est donné à regarder. Et il faut reconnaître qu’il se rapproche en cela du théâtre. Mais il s’en distingue pourtant profondément en ce qu’il demeure un art de l’évocation et de l’esquisse, alors que le théâtre est un art du jeu et de la monstration. Dans le nouveau conte tout comme dans le conte traditionnel, l’action n’a pas réellement lieu sur le plateau, elle est évoquée, racontée et seulement très ponctuellement montrée. De plus c’est toujours en son nom que le conteur prend la parole, et non en tant que personnage, quand bien même il utilise le « je ».

Le conte est sans doute la matrice du théâtre, et on ne peut nier qu’ils soient de la même famille, pourtant, en cela, ils se distinguent l’un de l’autre.

Nouveau conte et conte traditionnel

Si l’on définit l’art du conte traditionnel par la formulation improvisée d’une histoire travaillée, associé à l’adaptation instantanée à un lieu, à un espace et à un public, on comprend qu’il se sente étranger à la démarche du nouveau conte. Pour certains il y aurait une résistance intrinsèque « du conte » à faire du « spectacle » et à « fixer une partition». Cela provoque une incertitude identitaire pour les conteurs qui créent des spectacles de nouveau conte. Si ces affirmations étaient revues en utilisant le terme conte traditionnel plutôt que « conte », nous pourrions espérer une reconnaissance mutuelle. Ces spectacles seraient alors clairement inclus dans le champ du « conte » et non plus renvoyés au théâtre.

Le nouveau conte est en effet profondément relié au conte traditionnel. C’est une recherche pour que la forme devienne, comme le dit Eckhart « la révélation de l’essence ». Il s’agit d’un travail de centrage et d’ancrage dans lequel toute « action » émane d’une nécessité du récit en lien avec l’identité du conteur. Je nomme ici « action », tout acte distinct du fait de parler pour raconter une histoire, à savoir : jouer la comédie ou de la musique, se déplacer, utiliser l’espace, chanter, danser, s’éclairer, inclure la relation avec d’autres artistes, manipuler des accessoires. Le conte traditionnel improvisait ces actions, le nouveau conte les écrit, c’est à dire les choisit et les fixe. On pourrait dire que ce qui distingue le nouveau conte du conte traditionnel c’est la quantité d’éléments fixés par avance.

L’art du nouveau conte réside, dans la création d’un spectacle dont un certain nombre d’actions (voir plus haut) du conteur sont fixées dans le but de raconter une histoire.

La difficulté de ce travail réside dans l’équilibre délicat entre ce qui est donné à regarder et ce qui est donné à imaginer. Dans le nouveau conte comme dans le conte traditionnel c’est l’histoire qui doit demeurer au centre et non le conteur ou les techniques utilisées.

Concernant l’écriture, il s’agit pour le conteur de bien connaître les spécificités de sa parole et de sa langue afin que le texte créé en soit un prolongement. La musicalité orale du texte et sa fidélité à la parole du conteur-auteur, sont les éléments fondamentaux de ce travail particulier.

Le nouveau conte dans le réseau « conte »

L’incertitude identitaire évoquée plus haut, génère des difficultés en matière de diffusion et de communication. Comme je l’ai dit précédemment, le réseau de diffusion du conte (médiathèques et festivals de conte) a été assez critique sur ces tentatives, mais on remarque ces derniers temps un changement et une ouverture d’esprit plus grande de leur part. Certains vont même parfois jusqu’à préférer le nouveau conte au conte traditionnel, ce qui est tout aussi dommageable à mon sens.

Il faut cependant reconnaître qu’ils ont bien du mal à réunir les conditions financières et techniques pour accueillir ces spectacles dans de bonnes conditions. Les spectacles de nouveau conte dont la forme reste légère arrivent à tourner dans ce réseau, mais qu’en est-il des formes qui nécessitent un plateau et une régie ? Au regard de cette réalité, certains artistes font le choix de proposer des versions « allégées » et adaptables. C’est une façon de tirer économiquement son épingle du jeu, mais l’œuvre telle qu’initialement imaginée reste en souffrance. De plus une, fois que la forme légère tourne dans les médiathèques, il devient quasiment impossible d’espérer mobiliser des programmateurs de salles de spectacles, ce qui peut se comprendre.

Pourtant une belle création lumière peut magnifiquement servir un spectacle de conte. Elle peut, comme la musique, créer des espaces, des ambiances et des climats de manière à la fois discrète et bouleversante, accompagner l’imaginaire sans embarrasser le regard. Or seuls des lieux suffisamment équipés -théâtres et centres culturels- ont les moyens techniques d’accueillir ces spectacles. Certains spectacles de nouveau conte « bricolent »parfois une installation dans une salle d’activité alors que le centre culturel serait plus adapté. Ils se heurtent à la difficulté de coopération entre les différents équipements et projets culturels d’une même ville.

Le nouveau conte au théâtre

Qu’en est-il alors de la possibilité pour les spectacles de nouveau conte d’accéder aux salles de spectacle ?

Pour les raisons historiques évoquées plus haut, les responsables des théâtres considèrent, à quelques exceptions près, que la place des conteurs n’est pas sur un plateau mais en bibliothèque ou espaces équivalents. Les quelques artistes qui parviennent à pénétrer ce réseau, le font souvent au prix de la disparition des mots « conte ou conteur » et grâce au soutient de structures solides, dont peu de conteurs disposent encore aujourd’hui.

On peut aisément convenir que la majorité de nos spectacles de conte traditionnel ne sont pas adaptés aux plateaux parce qu’ils n’ont pas été pensés pour, et reconnaître que, certaines tentatives de transpositions hâtives ont été malheureuses.

Mais le temps est peut-être venu pour les responsables de théâtre de reconsidérer certaines de nos propositions aux vues de l’évolution ici décrite. Certains se sont d’ailleurs déjà laissés agréablement surprendre en assistant sans le savoir, au spectacle d’un conteur. Ils ont alors pu laisser échapper un : « ah si c’est ça le conte, alors ça m’intéresse ! ». Il sera sans doute nécessaire dans les années à venir, que des chargés de diffusion déjà présents dans le milieu du Spectacle vivant s’intéressent au nouveau conte et s’engagent pour faire valoir des créations auprès des théâtres.

Convaincus de la valeur de la parole conteuse, et conscients que l’évolution d’une discipline ne va pas sans le soutien et l’engagement de responsables culturels, certains théâtres sont cependant à nos côtés depuis de nombreuses années. Mais ils se sont parfois heurtés à la difficulté de convaincre le public adulte, que le conte s’adressait également à lui. En outre les spectateurs habitués à écouter gratuitement des conteurs en médiathèques peuvent avoir du mal à payer pour les voir au théâtre (remarquez le passage du verbe « écouter » au verbe « voir »). Il existe une difficulté à mobiliser le public adulte en dehors des festivals de conte. Seuls quelques artistes renommés parviennent à intégrer des programmations de saisons pluridisciplinaires, souvent au prix de la disparition des mots « conte » ou « conteurs ».

Quelles responsabilité des conteurs ?

Peut-être pourrions-nous distinguer plus clairement dans notre discours et sur nos supports de communication, les spectacles de conte traditionnel des spectacles denouveau conte. Nous pourrions également mieux cibler les propositions que nous envoyons en fonction des lieux auxquels nous nous adressons.

Il est par exemple vain et contre-productif de solliciter les médiathèques avec des spectacles qui nécessitent une régie et un gros budget (souvent le cas du nouveau conte) ou à l’inverse d’envoyer à des théâtres, une proposition de spectacle qui n’a pas été conçu pour la scène (conte traditionnel).

Envisager des partenariats avec des salles de spectacle, implique d’être structuré en compagnie, de connaître le cahier des charges techniques du lieu, sa direction artistique, ses missions. Cela implique aussi une curiosité pour les autres arts du spectacle, une connaissance minimale de l’histoire de la décentralisation théâtrale et du fonctionnement des institutions.

Nous avons également à nous demander si notre exigence artistique est à la hauteur de celle des autres arts du spectacle.

Cela nous conduit par ailleurs à chercher un vocabulaire qui témoigne de notre spécificité. Nous utilisons par défaut celui du théâtre et parlons de mise en scène, de direction d’acteur, ou de regards extérieurs. Mais nous savons qu’aucun de ces termes n’est tout à fait fidèle à notre réalité. J’ai pour ma part opté, comme d’autres, pour le terme «accompagnement artistique» qui me semble le plus juste. Ces «accompagnateurs » travaillent avec nous de manière transversale et globale, ils sont moins spécialisés qu’au théâtre et interviennent aussi bien pour l’écriture textuelle que scénique ou musicale. Ils accompagnent la naissance d’une œuvre dont le conteur demeure l’auteur.

Enfin, nous devons affiner et affirmer nos spécificités afin d’être évalués selon nos propres critères. La forme dépouillée que peuvent prendre ces spectacles peut paraître non aboutie selon les critères du théâtre, alors que nous sommes dans un art de l’évocation et de l’esquisse qui n’obéit pas aux même règles. Les responsables politiques en matière de culture, peuvent en toute bonne foi tenter d’orienter notre travail en nous disant comment faire pour obtenir les soutiens dont nous avons besoin. A nous d’entendre leur encouragement à être plus exigeants et mieux structurés, sans pour autant nous soumettre à leur vision.

Tout cela peut sembler énorme à des artistes qui sont déjà trop souvent « au four et au moulin ». Mais certaines de ces réflexions sont déjà engagées collectivement au sein de l’Association Professionnelle des Artistes Conteurs qui a la grande force de rassembler des conteurs de toutes les familles et de proposer des espaces de mise en partage autour de ces questions.

Conclusion

J’ai le sentiment que cette évolution des « Arts du conteur et de l’oralité » pourrait contribuer à réconcilier ce qui a été au fil de l’histoire de la décentralisation théâtrale, séparé. Aujourd’hui, il y a d’un côté le milieu de l’éducation populaire et de l’autre le réseau des théâtres. Or la majorité des conteurs (dont je fais partie) ne veulent pas choisir entre conte traditionnel et nouveau conte, entre bibliothèque et théâtres, entre faire de l’éducation populaire et « faire de l’Art ».

Ils revendiquent que raconter des histoires en médiathèques, dans des crèches, foyers ruraux ou MJC est un acte artistique et social d’une grande valeur et qu’il est à égalité avec celui de jouer un spectacle de nouveau conte sur une scène de théâtre. Ils cherchent le moyen d’échapper à un système hiérarchisant et discriminant dans lequel on serait, soit un artiste mineur pour les enfants en médiathèque, soit un grand artiste pour adultes sur une grande scène. Il va de soi que cette revendication implique pour les artistes, un niveau d’exigence équivalent malgré les difficultés rencontrées.

J’insiste enfin sur le fait qu’il n’y a aucun rapport de hiérarchie ou de concurrence entre nouveau conte et conte traditionnel. Et j’espère que les programmations accorderont toujours une place à chacun, car au-delà de l’étiquette ce qui compte, c’est l’engagement et l’exigence des artistes dans leur parole, c’est la qualité et la force de leurs spectacles.

Je perçois le risque de voir se multiplier des spectacles dits de nouveau conte, qui tourneraient systématiquement le dos aux contes traditionnelset se contenteraient d’une forme séduisante et bien léchée tout en s’exonérant d’un travail en profondeur sur la parole et le récit.

Je veux donc dire ici en conclusion, l’immense valeur que j’accorde au travail de conteur traditionnel; à cette parole onirique improvisée et adressée dans l’instant, issue d’un lent travail d’écoute, d’observation, de respiration et de maturation, avant le jaillissement.

Je veux pour finir dire ma conviction, qu’entendre et dire des contes merveilleux, des épopées, des mythes et des légendes est une nécessité intemporelle. Le nouveau conte ne leur tourne pas le dos, il les inclut et les inscrit dans une contemporénaïté aux côtés des récits de vies, créations personnelles et auto-biographies. Chaque type d’histoire a une valeur et une fonction distincte. Il faut veiller à ne pas les opposer et faire en sorte qu’elles ne s’excluent pas les unes les autres. Veiller à l’équilibre.

Cette réflexion est issue de mon expérience de conteuse et de nombreux échanges avec des amis et collègues conteurs et programmateurs depuis presque 20 ans. Je ne suis ni sociologue de la culture, ni universitaire et j’ai bien conscience qu’elle est à la fois partielle et subjective. Je formule une hypothèse et je vous donne rendez-vous sur ma page facebook, ou à l’adresse lesmotstisses@yahoo.fr ou sur le blog de la Grande Oreille pour l’envisager collectivement.

Décembre 2014

Karine Mazel-Noury

* définition de l’Art du Conteur de l’Association Professionnelle des Artistes Conteurs